les yeux clos

Frans Hals, Les régentes de l’hospice de vieillards, 1664 Huile sur toile, 175 x 249,5 cm, Haarlem, Frans Hals Museum
« Tous les comptes sont réglés, il n’y a plus d’argent sur la table, il n’y a plus que ce livre définitivement fermé dont le plat a le luisant de l’os et la tranche le feu de la braise. La première des Régentes au coin de la table, celle pourtant qui d’abord nous paraissait la plus rassurante, nous dit, de ce regard oblique et de cette main ouverte qui interprète l’autre, fermée : C’est fini ! voilà ! Et quant aux quatre autres goules… Mais débarrassons-nous d’abord de celle-ci qui apporte à la présidente une fiche probablement imprégnée de notre nom. Nous avons affaire à une espèce de tribunal féminin dont ces guimpes et ces manchettes qui isolent et qui soulignent sévèrement les masques et les mains accentuent le caractère judiciaire. Il a pris session non pas devant un crucifix mais au devant d’un tableau représentant le rivage obscurci d’un fleuve funèbre. Si nous réussissons à détacher notre attention de cette patte de squelette qu’elle étale à plat sur son genou, le regard dur, les lèvres serrées, le livre sur lequel elle s’appuie nous le montrent bien, ah ce n’est pas sur cette dame que nous aurons à compter ! Et quant à la présidente au milieu avec ses gants et cet éventail qu’elle tient d’un geste maniéré, cette figure saponifiée où fait bec un atroce sourire, indique que nous avons affaire en elle à quelque chose de plus implacable que la justice, qui est le néant. C’est ce que nous affirme l’assesseur de gauche de ses deux poings solidement posés sur la table, de ces deux noirs orbites qui se creusent jusqu’à l’âme. Mais comment décrire cette émanation phosphorescente, l’aura vampirique, qui se dégage de ces cinq figures, comme d’une chair, et je serais presque tenté de dire, s’il était possible, comme d’une âme qui se décompose ? »
Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, extrait de « L’œil écoute », 1935. Repris dans Paul Claudel, La peinture hollandaise et autres écrits sur l’art », Idée / Arts, Gallimard, 1967

Frans Hals, Les régentes de l’hospice de vieillards, 1664
Huile sur toile, 175 x 249,5 cm, Haarlem, Frans Hals Museum

« Tous les comptes sont réglés, il n’y a plus d’argent sur la table, il n’y a plus que ce livre définitivement fermé dont le plat a le luisant de l’os et la tranche le feu de la braise. La première des Régentes au coin de la table, celle pourtant qui d’abord nous paraissait la plus rassurante, nous dit, de ce regard oblique et de cette main ouverte qui interprète l’autre, fermée : C’est fini ! voilà ! Et quant aux quatre autres goules… Mais débarrassons-nous d’abord de celle-ci qui apporte à la présidente une fiche probablement imprégnée de notre nom. Nous avons affaire à une espèce de tribunal féminin dont ces guimpes et ces manchettes qui isolent et qui soulignent sévèrement les masques et les mains accentuent le caractère judiciaire. Il a pris session non pas devant un crucifix mais au devant d’un tableau représentant le rivage obscurci d’un fleuve funèbre. Si nous réussissons à détacher notre attention de cette patte de squelette qu’elle étale à plat sur son genou, le regard dur, les lèvres serrées, le livre sur lequel elle s’appuie nous le montrent bien, ah ce n’est pas sur cette dame que nous aurons à compter ! Et quant à la présidente au milieu avec ses gants et cet éventail qu’elle tient d’un geste maniéré, cette figure saponifiée où fait bec un atroce sourire, indique que nous avons affaire en elle à quelque chose de plus implacable que la justice, qui est le néant. C’est ce que nous affirme l’assesseur de gauche de ses deux poings solidement posés sur la table, de ces deux noirs orbites qui se creusent jusqu’à l’âme. Mais comment décrire cette émanation phosphorescente, l’aura vampirique, qui se dégage de ces cinq figures, comme d’une chair, et je serais presque tenté de dire, s’il était possible, comme d’une âme qui se décompose ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, extrait de « L’œil écoute », 1935. Repris dans Paul Claudel, La peinture hollandaise et autres écrits sur l’art », Idée / Arts, Gallimard, 1967

Charger plus de billets