les yeux clos


Le Caravage, Saint Matthieu et l’ange, 1ère version, 1602  détruite en 1945 (232 x 183 cm)
« Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l’ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate… chacun évitant d’aborder directement le cœur du problème : le désir réciproque de l’homme et de l’adolescent, le contact des deux corps. En parler eut été le signe qu’on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas. J’étais heureux : mes tableaux choquaient. Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n’avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès. » Le Caravage
Grâce à l’appui décisif du cardinal Del Monte, le Caravage obtient le 23 juillet 1599, de la famille Crescenzi - exécutrice testamentaire du prélat d’origine angevine Matthieu Cointrel – une commande prestigieuse pour la chapelle votive qui lui était consacrée dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Il était question de représenter trois épisodes parmi les plus marquants de la vie de l’évangéliste Matthieu : La Vocation de Saint Matthieu, Saint Matthieu et l’ange, Le martyre de Saint Matthieu. Pour la seconde de ces toiles, le saint devait être présenté en haut d’un autel, à l’heure où il débute l’écriture de son évangile. Afin d’exprimer ce qu’est l’Evangile - à savoir « la parole de Dieu » - un ange devait figurer aux côtés du saint, guidant son inspiration.
Ecoutons Gilles Fallot, artiste-peintre, écrivain et enseignant émigré à Rome : «  L’ange traverse les tourbillons des espaces, émerge de l’écume des cieux. Il explique quelque chose à Matthieu. D’après la position des doigts de l’ange, les historiens supposent qu’il souffle à Matthieu les preuves de l’existence de Dieu. Le saint n’en avait nul besoin, il n’avait aucun désir de sembler raisonneur. D’ailleurs, les lois du Christ n’ont rien de raisonnable. L’ange murmure que la première cause, que le premier mouvant, c’est fort bien, mais qu’il faut aller plus loin, qu’il faut témoigner. Et le cardinal de l’esprit se demande comment faire ? D’abord, est-il possible de penser Dieu puisqu’il est non fini, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’essence ? Il n’appartient à aucune essence. Sa cause réside-t-elle dans sa pensée qui se pense ? On peut même avancer que Dieu n’est pas parfait : sans limite, il n’est pas complet, mais infini, il est imperfectible. Il n’y a que les hommes qui pérorent sur la perfection. Mais, le Caravage doutait des dogmes, de l’argument d’autorité, et il raisonnait. Il voulait bien croire, mais pas n’importe quoi, pas n’importe comment. » Ainsi sont résumés quelques-uns des tourments qui assaillent le Caravage au moment de sa création.
Fidèle à sa vision sans concession de l’art et de la vie, Merisi - jeune artiste intransigeant à l’imagination fertile - chercha à s’approprier le plus près possible ce qu’avait pu être un pauvre et vieux travailleur, placé tout à coup devant la rude tâche de faire, par écrit, le récit d’événements solennels. Il peignit par conséquent son saint Matthieu chauve, jambes nues, manches retroussées, les pieds couverts de poussière, serrant gauchement contre lui le lourd in-folio, fronçant les sourcils, concentré laborieusement dans un effort qui ne lui est pas familier. Comme le confessera l’artiste plus tard, « J’avais carte blanche et comptais bien en profiter. Saint Matthieu a été incarné par un mendiant aveugle qui était venu frapper à ma porte un soir pour demander l’aumône. » Il faut ici écarter l’idée d’une charge contre l’apôtre Matthieu pour remarquer à l’inverse l’apologie du dénuement et de la pauvreté comme expression de la foi. Le Caravage s’inspirera en effet des nombreux préceptes du cardinal Frédéric Borromée, un des participants au concile de Trente. Dans son opuscule De Pictura Sacra (1624-1625), celui-ci précisait entre autres à propos des anges, « la nudité des pieds témoigne de leur obéissance au moindre signe de Dieu ». José Frèches, auteur d’une biographie sur ce Peintre et assassin vérifie brillamment cette hypothèse : « la rébellion d’un caractère perpétuellement attiré par la transgression sera le contrepoint d’une foi brûlante » chez ce personnage tourmenté dont la peinture servira aussi à exprimer « la personnalité faite de clair-obscur ». A côté du saint, l’artiste a peint un ange dont la jeunesse semble descendre tout droit des cieux et qui guide avec candeur la main maladroite du vieillard. L’attitude suave qu’il adopte « auprès du vieillard qu’il semble aider à déchiffrer un grimoire » (Pierre Cabanne) parut déplacée lorsque le tableau fut livré à Saint-Louis-des-Français. On le comprend d’autant mieux à la lecture des sources d’inspirations du peintre elles-mêmes relatées : « Pour l’ange, je ne voulais pas d’un jeune éphèbe comme les aimaient les Grecs, ni d’un corps athlétique si cher à Michel Ange. Mon choix se porta sur Gregorio, un jeune voyou de 15 ans qui était venu se réfugier chez nous pour échapper à la police. Mario, fou de jalousie, était parti, menaçant de le dénoncer. J’avais hâte de terminer le tableau pour prendre Gregorio dans mes bras, et passer avec lui une folle nuit. Il refusa: j’étais trop vieux! J’avais le double de son âge. »
Ce tollé ne fut rien au regard de l’épouvantable scandale que provoqua la toile, on crut même y voir un manque de respect flagrant vis-à-vis de l’évangéliste Matthieu. Caravage rend compte en ces termes de l’accueil réservé à sa toile : « Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l’ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate… chacun évitant d’aborder directement le cœur du problème : le désir réciproque de l’homme et de l’adolescent, le contact des deux corps. En parler eut été le signe qu’on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas. J’étais heureux : mes tableaux choquaient. Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n’avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès. »
Pourtant, la première version avait tout d’un chef d’œuvre. En dépit de son caractère troublant, il faut reconnaître que l’ange guidant avec une douce indulgence la main incertaine du saint pour écrire est l’une des figures les plus charmantes jamais peinte par l’artiste. La figure lourdaude de saint Matthieu, parée dans un capuchon ordinaire et avec les coudes et les genoux à nu, n’acquiert à l’inverse aucune dignité réelle malgré la cape dépliée sur la chaise. De ses yeux grands ouverts et de ses mains lourdes, il regarde fixement le livre épais sur son genou. Il n’est pas facile de croire qu’il peut écrire, on peut même penser qu’il est illettré. L’ange a la difficulté la plus grande à guider sa main épaisse pour écrire les lettres du mot Dieu. L’ange incline sa figure tendre, dont on voit clairement les formes au-dessous de son vêtement léger. Son visage androgyne et ses cheveux bouclés contrastent avec le crâne chauve de saint Matthieu. Contre le fond presque noir, se détache le blanc exquis des énormes ailes. Si elle a été critiquée puis rejetée par ses commanditaires, c’est donc uniquement pour son manque de bienséance marqué par de vivants contrastes. Du reste, elle trouva aussitôt acquéreur en la personne de Vincenzo Giustiniani, le banquier génois des papes qui possédait un palais situé juste en face de l’Eglise. Le tableau a ensuite été emporté à Berlin. Conservé au Kaiser-Friedrich-Museum, il a été détruit en 1945 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aucune reproduction colorée de cette huile monumentale (232 x 183 cm) n’existe pour cette raison.
Le Caravage dut recommencer son œuvre. Cette fois, il évita tout risque en s’en tenant strictement aux conventions religieuses admises quant à l’aspect d’un ange ou d’un saint. Même si le Caravage s’est efforcé de rendre ce tableau vivant et attachant, nous sentons bien que cette œuvre est moins sincère que la première. En atteste l’artiste lui-même :« J’en ai donc peint une autre. Un jour que je rentrais dans sa chambre, je vis Gregorio allongé en travers du lit, enroulé dans les draps. J’avais mon nouvel ange. J’ai tenu compte des remarques qui avaient été faites, et ma nouvelle toile fut acceptée. » Sa conclusion est péremptoire : «  C’est mon plus mauvais tableau. ». Avec cette seconde version, à la résonance humaine amoindrie, le Caravage apportait pourtant un renouvellement profond et décisif à l’iconographie sacrée.
http://mybazart.canalblog.com/archives/p1-1.html

Le Caravage, Saint Matthieu et l’ange, 1ère version, 1602 
détruite en 1945 (232 x 183 cm)

« Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l’ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate… chacun évitant d’aborder directement le cœur du problème : le désir réciproque de l’homme et de l’adolescent, le contact des deux corps. En parler eut été le signe qu’on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas. J’étais heureux : mes tableaux choquaient. Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n’avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès. » Le Caravage

Grâce à l’appui décisif du cardinal Del Monte, le Caravage obtient le 23 juillet 1599, de la famille Crescenzi - exécutrice testamentaire du prélat d’origine angevine Matthieu Cointrel – une commande prestigieuse pour la chapelle votive qui lui était consacrée dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Il était question de représenter trois épisodes parmi les plus marquants de la vie de l’évangéliste Matthieu : La Vocation de Saint Matthieu, Saint Matthieu et l’ange, Le martyre de Saint Matthieu. Pour la seconde de ces toiles, le saint devait être présenté en haut d’un autel, à l’heure où il débute l’écriture de son évangile. Afin d’exprimer ce qu’est l’Evangile - à savoir « la parole de Dieu » - un ange devait figurer aux côtés du saint, guidant son inspiration.

Ecoutons Gilles Fallot, artiste-peintre, écrivain et enseignant émigré à Rome : «  L’ange traverse les tourbillons des espaces, émerge de l’écume des cieux. Il explique quelque chose à Matthieu. D’après la position des doigts de l’ange, les historiens supposent qu’il souffle à Matthieu les preuves de l’existence de Dieu. Le saint n’en avait nul besoin, il n’avait aucun désir de sembler raisonneur. D’ailleurs, les lois du Christ n’ont rien de raisonnable. L’ange murmure que la première cause, que le premier mouvant, c’est fort bien, mais qu’il faut aller plus loin, qu’il faut témoigner. Et le cardinal de l’esprit se demande comment faire ? D’abord, est-il possible de penser Dieu puisqu’il est non fini, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’essence ? Il n’appartient à aucune essence. Sa cause réside-t-elle dans sa pensée qui se pense ? On peut même avancer que Dieu n’est pas parfait : sans limite, il n’est pas complet, mais infini, il est imperfectible. Il n’y a que les hommes qui pérorent sur la perfection. Mais, le Caravage doutait des dogmes, de l’argument d’autorité, et il raisonnait. Il voulait bien croire, mais pas n’importe quoi, pas n’importe comment. » Ainsi sont résumés quelques-uns des tourments qui assaillent le Caravage au moment de sa création.

Fidèle à sa vision sans concession de l’art et de la vie, Merisi - jeune artiste intransigeant à l’imagination fertile - chercha à s’approprier le plus près possible ce qu’avait pu être un pauvre et vieux travailleur, placé tout à coup devant la rude tâche de faire, par écrit, le récit d’événements solennels. Il peignit par conséquent son saint Matthieu chauve, jambes nues, manches retroussées, les pieds couverts de poussière, serrant gauchement contre lui le lourd in-folio, fronçant les sourcils, concentré laborieusement dans un effort qui ne lui est pas familier. Comme le confessera l’artiste plus tard, « J’avais carte blanche et comptais bien en profiter. Saint Matthieu a été incarné par un mendiant aveugle qui était venu frapper à ma porte un soir pour demander l’aumône. » Il faut ici écarter l’idée d’une charge contre l’apôtre Matthieu pour remarquer à l’inverse l’apologie du dénuement et de la pauvreté comme expression de la foi. Le Caravage s’inspirera en effet des nombreux préceptes du cardinal Frédéric Borromée, un des participants au concile de Trente. Dans son opuscule De Pictura Sacra (1624-1625), celui-ci précisait entre autres à propos des anges, « la nudité des pieds témoigne de leur obéissance au moindre signe de Dieu ». José Frèches, auteur d’une biographie sur ce Peintre et assassin vérifie brillamment cette hypothèse : « la rébellion d’un caractère perpétuellement attiré par la transgression sera le contrepoint d’une foi brûlante » chez ce personnage tourmenté dont la peinture servira aussi à exprimer « la personnalité faite de clair-obscur ». A côté du saint, l’artiste a peint un ange dont la jeunesse semble descendre tout droit des cieux et qui guide avec candeur la main maladroite du vieillard. L’attitude suave qu’il adopte « auprès du vieillard qu’il semble aider à déchiffrer un grimoire » (Pierre Cabanne) parut déplacée lorsque le tableau fut livré à Saint-Louis-des-Français. On le comprend d’autant mieux à la lecture des sources d’inspirations du peintre elles-mêmes relatées : « Pour l’ange, je ne voulais pas d’un jeune éphèbe comme les aimaient les Grecs, ni d’un corps athlétique si cher à Michel Ange. Mon choix se porta sur Gregorio, un jeune voyou de 15 ans qui était venu se réfugier chez nous pour échapper à la police. Mario, fou de jalousie, était parti, menaçant de le dénoncer. J’avais hâte de terminer le tableau pour prendre Gregorio dans mes bras, et passer avec lui une folle nuit. Il refusa: j’étais trop vieux! J’avais le double de son âge. »

Ce tollé ne fut rien au regard de l’épouvantable scandale que provoqua la toile, on crut même y voir un manque de respect flagrant vis-à-vis de l’évangéliste Matthieu. Caravage rend compte en ces termes de l’accueil réservé à sa toile : « Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l’ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate… chacun évitant d’aborder directement le cœur du problème : le désir réciproque de l’homme et de l’adolescent, le contact des deux corps. En parler eut été le signe qu’on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas. J’étais heureux : mes tableaux choquaient. Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n’avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès. »

Pourtant, la première version avait tout d’un chef d’œuvre. En dépit de son caractère troublant, il faut reconnaître que l’ange guidant avec une douce indulgence la main incertaine du saint pour écrire est l’une des figures les plus charmantes jamais peinte par l’artiste. La figure lourdaude de saint Matthieu, parée dans un capuchon ordinaire et avec les coudes et les genoux à nu, n’acquiert à l’inverse aucune dignité réelle malgré la cape dépliée sur la chaise. De ses yeux grands ouverts et de ses mains lourdes, il regarde fixement le livre épais sur son genou. Il n’est pas facile de croire qu’il peut écrire, on peut même penser qu’il est illettré. L’ange a la difficulté la plus grande à guider sa main épaisse pour écrire les lettres du mot Dieu. L’ange incline sa figure tendre, dont on voit clairement les formes au-dessous de son vêtement léger. Son visage androgyne et ses cheveux bouclés contrastent avec le crâne chauve de saint Matthieu. Contre le fond presque noir, se détache le blanc exquis des énormes ailes. Si elle a été critiquée puis rejetée par ses commanditaires, c’est donc uniquement pour son manque de bienséance marqué par de vivants contrastes. Du reste, elle trouva aussitôt acquéreur en la personne de Vincenzo Giustiniani, le banquier génois des papes qui possédait un palais situé juste en face de l’Eglise. Le tableau a ensuite été emporté à Berlin. Conservé au Kaiser-Friedrich-Museum, il a été détruit en 1945 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aucune reproduction colorée de cette huile monumentale (232 x 183 cm) n’existe pour cette raison.

Le Caravage dut recommencer son œuvre. Cette fois, il évita tout risque en s’en tenant strictement aux conventions religieuses admises quant à l’aspect d’un ange ou d’un saint. Même si le Caravage s’est efforcé de rendre ce tableau vivant et attachant, nous sentons bien que cette œuvre est moins sincère que la première. En atteste l’artiste lui-même :« J’en ai donc peint une autre. Un jour que je rentrais dans sa chambre, je vis Gregorio allongé en travers du lit, enroulé dans les draps. J’avais mon nouvel ange. J’ai tenu compte des remarques qui avaient été faites, et ma nouvelle toile fut acceptée. » Sa conclusion est péremptoire : «  C’est mon plus mauvais tableau. ». Avec cette seconde version, à la résonance humaine amoindrie, le Caravage apportait pourtant un renouvellement profond et décisif à l’iconographie sacrée.

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Le Caravage - La mort de la Vierge (1605-1606)

Poussin se trouvant devant une toile du Caravage, La Mort de la Vierge, se mit à hurler, à vociférer: «Je ne regarde pas, c’est dégoûtant. Cet homme-là est venu sur terre pour détruire l’art de la peinture. Une peinture aussi vulgaire ne pouvait être faite que par un homme vulgaire. La laideur de ses peintures l’emmènera en enfer.»
Nicolas Poussin, arrivé à Rome peu après la mort du Caravage

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Grays the Mountain (série)
Bryan Schutmaat, 2013

Bryan Schutmaat’s photography has been widely exhibited and published in USA and abroad. This talented photographer was born in Texas, and now is living in Brooklyn, but his works cover some more distant places in America - amazing, poetical, but at the same time sharply realistic. His latest project Grays that Mountain Sends, which won first prize in the Aperture portfolio contest, was shot with large format camera and inspired by poetry of Richard Hugo. The series were also published as a book. See dark American West through Schutmaat’s lens.

"I’ve long been intrigued by the West – its geography, history, beauty, myths; those familiar things that make people feel that westward pull. Although small and sometimes desolate, these towns convey a rich sense of history and labor heritage. I wanted to analyze them from the perspective of the workers who shaped them. This called to mind the rugged, individual efforts that founded the West – the things men have built, what they’ve hoped for, what they can be proud of, what got away from them, and what fell between the cracks. I could see all of this reflected in the beaten environment as well, as if there was a visual and emotional commonality amongst the people and the place. Something that’s obvious but often overlooked is the fact that human effort and experience is recorded on the surfaces of everyday scenes. So in these mountain towns, which seem far from the American Dream, every structure built and later abandoned is a relic of hope."

Très honorés Messieurs, Je suis un pauvre jeune homme sans travail et plein de zèle commercial, je m’appelle Wenzel, je cherche une place idoine et me permets par la présente de vous demander poliment et gentiment si, par hasard, vous n’en auriez pas une de ce genre, disponible dans vos vastes bureaux aérés, clairs et plaisants. Je sais que votre chère entreprise est grande, fière, ancienne et riche, et je peux donc m’abandonner à l’agréable hypothèse qu’une gentille petite place sympathique et facile serait libre chez vous et que je pourrais m’y glisser comme dans une sorte de cachette bien chaude. Je suis merveilleusement propre, sachez-le, à occuper ce genre de modeste sinécure, car toute ma nature est tendre, et mon être est celui d’un enfant tranquille, bien élevé et rêveur que l’on rend heureux en pensant qu’il ne réclame pas grand-chose et en lui permettant de prendre possession d’un très, très menu coin d’existence où il puisse se montrer utile à sa façon et en tirer satisfaction. Une tranquille, agréable, obscure petite place de rien du tout a été depuis toujours le doux objet de tous mes rêves, et si pour lors les illusions que j’entretiens sur vous pouvaient aller jusqu’à l’espoir que mon vieux rêve toujours présent se transformât en une charmante, vivante réalité, vous auriez avec moi le plus zélé et plus fidèle des employés, pour qui ce serait une affaire de conscience que de remplir avec exactitude et ponctualité ses minimes obligations. Les tâches importantes et ardues, je suis incapable de m’en acquitter, et les devoirs de nature ambitieuse sont trop difficiles pour ma pauvre tête. Je ne suis pas paticulièrement malin, et ce qui est la chose essentielle, je n’aime guère surmener mon intelligence, je suis plutôt un rêveur qu’un penseur, plutôt une nullité qu’un cerveau, plutôt bête que perspicace. A coup sûr, il existe dans les immenses ramifications de votre Institut, que j’imagine regorgeant d’emplois titulaires et temporaires, un genre de travail que l’on peut effectuer comme en rêve.  Je suis, à franchement parler, un Chinois, je veux dire un homme qui trouve beau et aimable tout ce qui est petit et modeste, et pour qui tout ce qui est imposant et exigeant semble terrible et effroyable. Je ne connais d’autre besoin que celui de me sentir à l’aise afin de pouvoir remercier Dieu chaque jour d’une chère existence pleine de bénédictions. La passion de faire mon chemin dans le monde m’est parfaitement inconnue. L’Afrique avec ses déserts ne m’est pas plus étrangère. Bon, maintenant vous savez quel genre d’homme je suis. Je rédige, comme vous le voyez, d’une plume élégante et alerte, et vous n’êtes pas obligés de m’imaginer comme complètement dépourvu d’intelligence. Mon cerveau est clair ; pourtant il se refuse à concevoir trop de choses et trop à la fois, il en a une véritable horreur. Je suis de bonne foi et je suis bien conscient que dans le monde où nous vivons, tout cela a vraiment peu de poids, et sur ce, très honorés Messieurs, j’attends de voir ce qu’il vous plaira de répondre à ces lignes qui se noient dans les respectueuses salutations et les sentiments tout à fait empressés de votre Wenzel in: Robert Walser, Rêveries et autres, petites proses Image: le corps de Robert Walser dans la neige, 1956

Très honorés Messieurs,

Je suis un pauvre jeune homme sans travail et plein de zèle commercial, je m’appelle Wenzel, je cherche une place idoine et me permets par la présente de vous demander poliment et gentiment si, par hasard, vous n’en auriez pas une de ce genre, disponible dans vos vastes bureaux aérés, clairs et plaisants. Je sais que votre chère entreprise est grande, fière, ancienne et riche, et je peux donc m’abandonner à l’agréable hypothèse qu’une gentille petite place sympathique et facile serait libre chez vous et que je pourrais m’y glisser comme dans une sorte de cachette bien chaude. Je suis merveilleusement propre, sachez-le, à occuper ce genre de modeste sinécure, car toute ma nature est tendre, et mon être est celui d’un enfant tranquille, bien élevé et rêveur que l’on rend heureux en pensant qu’il ne réclame pas grand-chose et en lui permettant de prendre possession d’un très, très menu coin d’existence où il puisse se montrer utile à sa façon et en tirer satisfaction. Une tranquille, agréable, obscure petite place de rien du tout a été depuis toujours le doux objet de tous mes rêves, et si pour lors les illusions que j’entretiens sur vous pouvaient aller jusqu’à l’espoir que mon vieux rêve toujours présent se transformât en une charmante, vivante réalité, vous auriez avec moi le plus zélé et plus fidèle des employés, pour qui ce serait une affaire de conscience que de remplir avec exactitude et ponctualité ses minimes obligations. Les tâches importantes et ardues, je suis incapable de m’en acquitter, et les devoirs de nature ambitieuse sont trop difficiles pour ma pauvre tête. Je ne suis pas paticulièrement malin, et ce qui est la chose essentielle, je n’aime guère surmener mon intelligence, je suis plutôt un rêveur qu’un penseur, plutôt une nullité qu’un cerveau, plutôt bête que perspicace. A coup sûr, il existe dans les immenses ramifications de votre Institut, que j’imagine regorgeant d’emplois titulaires et temporaires, un genre de travail que l’on peut effectuer comme en rêve.

Je suis, à franchement parler, un Chinois, je veux dire un homme qui trouve beau et aimable tout ce qui est petit et modeste, et pour qui tout ce qui est imposant et exigeant semble terrible et effroyable. Je ne connais d’autre besoin que celui de me sentir à l’aise afin de pouvoir remercier Dieu chaque jour d’une chère existence pleine de bénédictions. La passion de faire mon chemin dans le monde m’est parfaitement inconnue. L’Afrique avec ses déserts ne m’est pas plus étrangère. Bon, maintenant vous savez quel genre d’homme je suis.

Je rédige, comme vous le voyez, d’une plume élégante et alerte, et vous n’êtes pas obligés de m’imaginer comme complètement dépourvu d’intelligence. Mon cerveau est clair ; pourtant il se refuse à concevoir trop de choses et trop à la fois, il en a une véritable horreur. Je suis de bonne foi et je suis bien conscient que dans le monde où nous vivons, tout cela a vraiment peu de poids, et sur ce, très honorés Messieurs, j’attends de voir ce qu’il vous plaira de répondre à ces lignes qui se noient dans les respectueuses salutations et les sentiments tout à fait empressés de votre
Wenzel

in: Robert Walser, Rêveries et autres, petites proses
Image: le corps de Robert Walser dans la neige, 1956

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